L'ergonomie de normes
Lors d’un entretien de recrutement à la sortie de mon Master, j’avais rencontré un recruteur d’une très grosse entreprise qui m’avait mis en difficulté sur une question : « Selon vous, quelle est la limite autorisée en termes de nuisance auditive ? » Je n’en savais strictement rien et aucun module de ma formation n’avait fait référence aux normes encadrant les activités industrielles.
Mon interlocuteur avait une vision assez restreinte de l’ergonomie, voire même erronée. J’étais confronté à un problème de positionnement profond de ma pratique professionnelle. L’ergonome était vu comme le garant de la « normalité » du système, celui qui valide ou au contraire informe de l’ « anormalité ». Les conséquences sont lourdes, car si l’ergonome s’occupe de la norme, alors il n’analyse plus les enjeux de la situation de travail pour les opérateurs, car il se place exclusivement du côté du prescrit. Pourtant, je peux très bien me trouver face à un contexte où il existe une nuisance auditive « normale », mais qui pose problème dans la situation de travail, par exemple parce qu’elle perturbe fortement l’échange d’informations entre les équipes d’opérateurs. En restant sur la norme, je me refuse à l’identification de la spécificité du travail.
Il est également important de revenir sur le fait qu’une norme est un consensus d’experts, édictant une règle à un moment donné. C’est-à-dire que la norme trouve des fondements scientifiques et économiques. La norme est dépendante des contraintes de la période dans laquelle elle est créée, aussi il ne s’agit pas d’une vérité fixe mais d’un intervalle d’acceptation qui aura vocation à être redéfini. La norme est donc un outil pour l’entreprise, spécialement pour les juristes. Elle encadre l'activité, elle ne la définit pas.
En ce qui concerne l'utilité de la norme dans la démarche d'intervention en ergonomie, je suis plutôt perplexe. Il me semble que beaucoup de demandeurs font appel à un ergonome parce qu’ils ont perçu qu’ils n’étaient pas dans la norme. Elle servirait ainsi à faciliter la justification d’un besoin de changement. L’autre avantage pour l’ergonome est que la norme permet de cadrer les principes de solutions, de les contraindre dans un champ défini. En revanche, elle ne doit en aucun cas servir de base à une analyse de la tâche et de l’activité, sous peine de passer à côté de la problématique du terrain. Ainsi, s’informer des normes relève plus de la phase de correction que celle de l’analyse. Enfin, dans certains cas, la norme peut malheureusement bloquer l’intervention et le changement, le demandeur cherchant uniquement à « valider » une situation de travail. Et le danger de voir certains "ergonomes" vendre des labels du travail. Ou d'abandonner toute démarche ergonomique pour centrer le changement uniquement sur ce qui est "anormal".