Utilisabilité : des gestes pour la pomme
Comme le souligne le très bon blog iErgo, Apple a déposé le brevet des gestes multitouchs pour ses interfaces tactiles. J’ai été plutôt surpris de voir qu’une multitude de fonctions sont ainsi possibles grâce à diverses combinaisons sollicitant un ou plusieurs doigts, avec un mouvement précis. Encore plus que le nombre, c’est la nature de certaines combinaisons qui m’a étonnée. Par exemple, la fonction « imprimer » requiert l’utilisation de tous les doigts de la main sauf l’index. Je doute qu’il existe beaucoup de personnes qui, spontanément, choisissent d’étirer la main sur l’écran pour signifier qu’elles veulent imprimer le texte affiché ! Il y a manifestement une rupture, voire une absence de recherche par Apple, entre la gestuelle et la signification portée par les utilisateurs. D’une part les utilisateurs n’ont aucun moyen de deviner l’association entre le geste et la fonction. D’autre part, même si on leur propose un manuel détaillé sur ces gestes, il faudrait qu’ils acquièrent l’habileté d’un pianiste chevronné au vu de la complexité de certaines combinaisons.
Je ne peux m’empêcher de mettre en relation le billet de Raphaël Yharrassarry avec le récent rapport de Nielsen sur l’utilisabilité de l’iPad. Celui-ci démontre notamment que la tablette tactile d’Apple réagit de façon différente, selon les applications, aux gestuelles de l’utilisateur. Par exemple, pointer du doigt une image peut permettre de l’agrandir sur une application, d’ouvrir une nouvelle fenêtre sur une autre, de faire apparaître un menu… A noter que l’iPhone, par ses dimensions particulières et son système fermé de validation des applications, s’est protégé de ce genre de troubles. L’iPad, qui se veut une formidable machine à surfer, est obligé d’ouvrir son champ à des sites web et applications ayant des chartes ergonomiques diverses. Ainsi, il apparaît évident que la non-homogénéisation du lien entre la gestuelle et la fonction sera un facteur fortement dégradant pour l’utilisabilité de l’iPad.
Pour améliorer l’ergonomie, il aurait été pertinent de réfléchir à l’affordance des éléments affichés à l’écran pour établir les gestuelles. L’affordance est le fait que la forme d’un objet incite à une manipulation particulière. Par exemple, une forme bombée pour un élément de l’interface indique à l’utilisateur qu’il s’agit d’un bouton cliquable. Sur ce plan, néanmoins, force est de constater que le tactile n’apporte rien, puisque la réflexion ne part pas de la commande physique mais de la modalité d’affichage. Les progrès sur les commandes physiques viendront certainement avec les interfaces tangibles, avec des objets en 3D manipulables, même si à l’heure actuelle nous sommes encore dans la science fiction. Se pose alors la question des fonctions qui ne s’affichent pas à l’écran. Poser deux doigts d’une manière particulière reste un geste à apprendre, au même titre qu’un CTRL+C pour copier. En termes d’utilisabilité, il n’y a donc aucun progrès dû à l’interface tactile, il y a même régression si la combinaison est difficile à mémoriser et à accomplir. Au final, il me semble qu’Apple, qui avait excellé avec ses lecteurs audio iPod et le smartphone iPhone grâce à un contrôle du champ d’application, risque de souffrir pour garder une image irréprochable en termes de simplicité d’utilisation avec l’iPad. Non pas à cause des propriétés de son produit, mais à cause de l’environnement plus ouvert dans lequel va être utilisé l’iPad.